Week-end du 1er mai à Rome, sur les marches de la place d'Espagne

Une foule incroyable, des touristes qui s'engouffrent dans les rues adjacentes, à perte de vue. Soupir. Nous ne sommes plus très loin des Abruzzes... Je feuillette les pages du livre que j'ai sur la région. Je me demande si nous allons trouver un bon guide de montagne, parlant français, mon anglais est tellement scolaire...



Je regarde mon homme-ours : "Une fois que l'on arrive à Settefrati, on pose nos bagages et on se renseigne directement auprès de la propriétaire du gîte, OK ? Mais, d'après ce que je lis, il faut nous rendre à Pescasseroli, une petite ville d'où partent tous les chemins de rando".
Il me répond : "T'inquiète Lilo, on verra sur place".
Je termine mon verre de Limoncello. Il me picote légèrement la langue.
"Qu'est-ce c'est bon... Je ferai bien une recette avec ce breuvage".
Il est plus de minuit dans ma chambre d'hôtel. Je m'endors devant la télé italienne, fatiguée du voyage en avion et du tumulte de Rome.


Arrivée en terres abruziennes

 


Le lendemain, nous arrivons à Settefrati, petit village situé au pied du parc des Abruzzes. Je contemple la chaîne de montagnes qui s'offre à moi. Elles m'évoquent à la fois la douceur de l'Auvergne et les sommets escarpés du Parc Naturel du Haut-Jura. Je respire lentement les parfums enivrants de la marjolaine et du romarin tapissés autour la bâtisse de pierre où je vais passer la nuit. Après renseignement auprès de la propriétaire des lieux, nous devons bien nous rendre à Pescasseroli pour les randonnées au coeur du parc.

Elle me demande avec un charmant accent : "Vous voulez voir les ours ?"
Un peu surprise par la question, je lui réponds : "Euh oui... si c'est possible, bien entendu ! Mais nous sommes partis avec l'intention de voir des renards. Disons que nous n'avons pas envisagé cela, l'ours est un animal tellement inaccessible."
Elle me sourit : "... vous vouliez voir en fait les renards du film de Luc Jacquet ?"
"Comment le savez-vous ?"
"Vous n'êtes pas la première à vouloir découvrir la région grâce à ce film ! Le réalisateur a fait travailler pas mal de personnes du coin".

Je suis ressortie de son bureau songeuse. Des ours... Quelle idée impossible. Je sais qu'ils n'attaquent pas l'homme, mais si je devais me trouver face à l'un d'entre eux, comment je réagirais ? Bon, il ne faut pas rêver, je ne vais pas en voir. Nous nous sommes couchés tôt, le ventre repu d'anti-pasti à base de jambon de montagne, de Pecorino, de beignets de fleurs de courgette et de risotto.



A Pescasseroli

Après avoir sillonné pendant 1 heure les petites routes entrelacées en amont de la montagne, nous arrivons enfin dans cette ville charmante et authentique. Nous devons être les seuls touristes, les habitants nous regardent avec amusement et sympathie. Nous recherchons directement l'office de Tourisme et découvrons que les bureaux sont fermés. Je suis dépitée d'avoir fait tout ce voyage pour se retrouver le bec dans l'eau. A côté d'une grande place, nous apercevons une boutique avec des produits régionaux et décidons d'y rentrer. La femme à qui je m'adresse connaît un guide qui peut nous accompagner en randonnée.
"Si vous voulez voir les ours, c'est peut-être possible car mon ami qui est guide en a vu justement ce matin."
Etonnée, je lui demande : "C'est qu'on en voit facilement des ours ? Je n'aurais jamais cru !"
"Mais non, ce n'est pas toujours le cas... une fois ou deux dans le mois, c'est rare mais cela arrive."
A observer cette femme, je sens qu'elle ne me ment pas. Ses yeux noirs pétillent et je ne peux pas imaginer qu'elle me fasse le coup du piège à touriste. "Vous pouvez appeler votre ami ? C'est possible aujourd'hui ?"
"Pas de souci Madame, il sera là à 14 h, il vous attendra".

En début d'après-midi, nous nous postons devant cette boutique qui n'est autre que le siège d'Ecotur, l'agence touristique spécialisée dans les excursions et trekking dans le parc des Abruzzes. Paolo la trentaine, un enfant du pays devenu guide, nous accueille avec un regard déterminé. Mon anglais est toujours aussi catastrophique mais nous parvenons à nous comprendre. Il nous explique que l'on peut voir les ours, en fin de journée, vers les 18h-20h. "En attendant, je vous propose de faire une belle balade sur les traces du tournage de l'Enfant et le Renard". Je me dis que j'ai bien fait de m'arrêter à cette boutique et que nous ne sommes pas au bout de nos surprises.


L'histoire du Parc National des Abruzzes en bref




Après 10 minutes de marche, nous arrivons en haut d'un petit plateau depuis lequel nous voyons toute la chaîne des montagnes du parc. De là, Paolo nous raconte dans quelles circonstances ce parc a été créé.

En 1872, Yellowstone, le premier parc naturel protégé du monde, fait parler de lui. Dans les Abruzzes, on commence à trouver l'idée intéressante, car la faune est de plus en plus menacée par l'homme. En 1915, il devient urgent de sauver les derniers ours et chamois qui ne sont plus qu'une dizaine. En 1922, la commune d'Opi, petite bourgade située à quelques kilomètres de Pescasseroli, amorce le projet d'un parc en constituant une zone protégée de 12 000 hectares. Successivement, en 1923, 1925 et 1926, le parc atteint les 30 000 hectares, ce qui permet de sauver les derniers ours et de maintenir une petite population de chamois.

Le parc connaît des périodes plus sombres, comme en 1933, avec le régime fasciste qui annule la gestion du parc et favorise le braconnage, ou entre 1963 et 1969, avec l'essor touristique qui engendre la construction de routes, de stations de ski, de complexes hôteliers. En 1969, les écologistes reprennent le projet en main et parviennent à restructurer le parc en cohérence avec la nature. Petit à petit, des parcelles de terre sont rachetées avec l'objectif ultime de sauver la terre des ours, des loups et des lynx. Grâce à ces initiatives, plus de 2 millions d'arbres ont été préservés et des espèces rares ont pu subsister.

J'écoute parler Paolo et avance avec mon sac en dos, le coeur serré. Un sentiment de fouler un sol autrefois souillé, désormais protégé, mais pour combien de temps ?


Balade sur les scènes de tournage du film l'Enfant et le Renard


    


"Tenez, regardez, c'est là qu'a été tournée une des scènes du film", nous confie Paolo. "En fait, j'ai participé au tournage, notamment le passage où la petite fille marche le long de cette plaine avec la renarde et les renardeaux qui courent derrière elle". Un frisson parcoure mes bras, j'ai comme un flash, je revois effectivement ce moment du film, un de mes préférés. Quelle chance d'être tombée sur ce guide qui à chacun de nos pas nous rappelle les images de Luc Jacquet. "J'ai également montré ce chemin de randonnée à Sophie Jovillard, la journaliste des Échappées Belles, elle a adoré !".




Nous arrivons très rapidement dans une forêt de hêtres qui inondent l'ensemble du parc. Il faut remonter dans le temps, au Moyen-Âge, pour comprendre leurs formes biscornues. A l'époque, les arbres étaient sacrés et on ne coupait que les branches pour se chauffer. Au fil des siècles, ils se sont tordus, évoquant les monstres des forêts qui effrayent les enfants et Blanche-Neige. Ces hêtres sont un véritable témoignage de notre Humanité puisqu'ils constituent les forêts les plus anciennes, que l'on appelle "primaires". C'est dans ces lieux mystiques que l'héroïne du film se perd après avoir suivie la renarde.


 


Un peu plus loin nous découvrons un petit sous-bois charmant. Paolo continue ses clins d'oeil au film. "C'est ici que la scène des amours a été filmée." Je rebondis immédiatement sur ses propos : "Là où l'on voit un mâle et une femelle courir l'un après l'autre sous la lumière de la pleine lune ?" (voir photo ci-dessus). "Exactement, c'était un vrai défi technique pour l'équipe de Luc Jacquet." Après avoir marché quelques heures à l'ombre de la forêt, nous arrivons sur un plateau verdoyant...




...et découvrons cet arc-en-ciel. Que j'aime ces moments-là, où le temps est suspendu par la beauté d'un paysage.


 


L'ours des Abruzzes, une espèce différente de l'ours brun

De retour à Pescasseroli, Paolo nous fait monter dans son 4x4 rempli de matériel vidéo. "Je compte filmer l'ours que j'ai aperçu ce matin ! Si nous avons de la chance, peut-être qu'il sera là." Nous nous serrons à l'arrière de la voiture et commençons à lui poser des questions sur cet animal légendaire. Contrairement à ce que je croyais, l'ours des Abruzzes n'est pas l'ours brun que l'on connaît tous (présent dans les Alpes, en Slovénie, dans les Carpates, réintroduit dans les Pyrénées...). L'ursus arctos marsicanus, est une espèce endémique, c'est à-dire qu'elle n'existe que dans cette région du monde. Plus petit que l'ours brun, l'ours marsicain pèse de 95 à 150 kg et atteint une taille maximale de 2 m. 90 % de son alimentation est végétale (racines, fruits, baies comme le nerprun dont il se délecte en automne). Sa consommation de matières carnées est composées d'insectes, de petits mammifères, de cerfs et parfois de bétail.

Le temps d'en savoir un peu plus sur ce symbole du parc, nous arrivons au pied d'une vallée ombragée. Des personnes sont déjà sur place, des habitants du coin, le personnel du parc, des passionnés. A Pescasseroli, la rumeur de l'apparition de l'ours avait couru toute la journée et l'on attendait la tombée du jour pour guetter son arrivée. Paolo nous regarde, enjoué : "Il est là !"
"Où ça ? On ne le voit pas !".
Le guide pointe son doigt à l'horizon... Je m'attendais à le voir de plus près, crédule comme je suis ! "Il faut comprendre qu'il tolère notre présence et que même à 300 mètres, c'est une chance de pouvoir observer l'un des 50 ours marsicains existants sur notre planète. Il est complètement faux de croire que l'on peut croiser un ours comme cela, en randonnée. Cet animal a peur de l'homme et son odorat très fin permet de repérer notre présence à des centaines de mètres...".

Paolo installe sa caméra ainsi qu'une longue-vue Swarovski. Mon homme-ours sort son appareil photo mais s'aperçoit très vite que le marsicain est trop loin pour obtenir une image nette. Tandis qu'il faisait ses réglages, nous distinguons deux autres points noirs. Des jeunes ours, des petits de 1 an qui rejoignent leur mère. L'oeil collé contre la lunette de la Swarovski, je suis en apnée... L'ourse relève le nez, fixe son regard en notre direction, puis poursuit paisiblement son grignotage d'herbes tendres, en regardant de temps en temps ses petits... Comment décrire ce moment si intense, si rare ? La précision de la longue-vue me permet de discerner leurs attitudes, la texture et la couleur de leur pelage. Je profite de chaque seconde écoulée pour fixer dans ma mémoire cet instant de vie à l'état sauvage.




Préserver à tout prix un animal cher aux Italiens

Sur le chemin du retour, Paolo nous explique qu'il faudrait au total 150 ours marsicains pour que l'espèce soit définitivement sauvée. Or, la superficie du parc, actuellement de 50 000 hectares sur la zone centrale, ne peut pas accueillir plus de 80 individus. En suivant un mâle grâce à un système de GPS, les scientifiques se sont aperçus que l'ours pouvait avoir un territoire de 15 000 hectares. Ils tentent à ce titre de convaincre le gouvernement d’élargir la zone de protection destinée à l’ours marsicain. Les bergers des Apennins sont majoritairement pour sa préservation (l'Etat les dédommage pour chaque bête de troupeaux tuée), seulement quelques malfras ne peuvent s'empêcher de régler leur compte à leur manière, comme cela a été le cas en 2007.




Les jours qui ont suivis, j'avais encore en tête les images de cette ourse avec ses petits. Je mesurais la chance que j'avais eu de les voir, peut-être la seule fois de ma vie. J'espère que cette balade dans la nature italienne vous aura donné envie de la découvrir et d'en parler autour de vous. Je n'ai pas vu les renards de Luc Jacquet, mais un autre animal sauvage qui mérite que l'on se batte pour sa survie. Un immense merci à mes beaux-parents de m'avoir offert ce voyage au coeur de l'authentique.

Pour admirer l'ours marsicain de plus près, rendez-vous sur le site de Maurizio Valentini.
Pour les randonnées, excursions, trekking dans le parc, contactez Ecotur et demandez Paolo !