A Agadir, la veille de notre excursion

"Vous allez à Tafraoute ?... C'est beau là -bas, mais c'est chaud !" me dit en souriant le serveur de l'hôtel où nous étions.
Moi : "Comment cela "chaud"..., vous voulez dire dangereux ?!"
Il rit en regardant discrètement son chef de rang et me répond : "Je pensais que vous vous auriez chaud plutôt là -bas dans l'Anti-Atlas, les européens craignent toujours le soleil. Mais sinon oui, la route vers Tafraoute est un peu dangereuse, il y a beaucoup de virages, mais vous verrez là -bas le vrai Maroc, celui de la beauté..."

Sur ces mots, je suis restée en apnée, mon assiette de tajine à la main, les jambes clouées au sol. C'était le dimanche soir et le lendemain matin à 8h30, un certain Mohamed nous attendrait devant l'hôtel pour une "petite virée". J'en ai rêvée toute la nuit... Je disais à mon homme-ours "mais c'est génial, c'est l'aventure un peu quand même non ? Imagines-nous en haut des montagnes, au milieu de nul part, au milieu de tout." Je me suis endormie très vite, peut-être parce que je sentais qu'il fallait recharger les batteries pour être en forme le lendemain. Je me rappelle avoir rêvé toute la nuit de paysages improbables aux couleurs ocres... Le lendemain matin, Mohamed nous attendait en bas de l'hôtel, sourire radieux. A l'instant même, j'ai senti que cet homme allait nous faire voir du pays. Ce sentiment a dépassé mes espérences, il s'est vérifié tout au long de notre séjour, inoubliable.





Les traditions culinaires

Notre attente était la suivante : voir du pays, sortir des sentiers battus, voir le beau et le rare, l'insolite et le traditionnel. Face à cette requête, Mohamed a pris la casquette d'un initiateur culturel et la mise en pratique fut parfois cocasse. Le premier jour, nous sommes partis vers Tiout, un village berbère située vers Tiznit. A 9h00, il faisait déjà chaud. Nous avons acheté un pack de Sidi Ali, l'eau de source marocaine et en hop, en voiture. Sur la route, mes yeux regardaient ces mulets transportant une montagne de légumes allant vers le souk d'Agadir. Dans la région d'Agadir, il pleut 15 jours par an. Comment ces paysans pouvaient produire autant de légumes avec si peu d'eau ? La terre là -bas y est riche, et l'eau y est drainée depuis la mer, située à quelques kilomètres des villes.

Arrivés à Tiout, nous avons bu un thé à la menthe chez un habitant proposant des repas. Après une longue balade dans l'oasis qui entoure le village, nous avons regardé méthodiquement manger Mohamed. Un quart de pain plat en guise d'assiette, et de la main droite, nous avons goûté au tajine de poulet qui était face à nous. On ne se sert pas dans le plat avec la main gauche, car celle-ci est réservée à la toilette. Eh bien, sachez que ce n'était pas facile pour nous, pauvres européens accoutumés à la fourchette ! Déjà on se brûle un peu les doigts, et avec une main, c'était encore moins évident ! Le must, c'est lorsque nous avons attaqué le couscous à l'agneau... Manger de la semoule avec une main requiert un savoir-faire, de l'expérience. Il faut prendre la semoule au bord du plat et la presser dans la paume de la main, pour qu'elle prenne la forme d'une quenelle et directement dans la bouche. A la fin du repas, j'en avais autant que ma fille lorsqu'elle mangeait ses purées bébé. J'en ris encore d'ailleurs. Et comme l'indique la tradition, nous nous sommes rinçés les mains à l'aide d'une cruche remplie d'eau, avec une bassine en dessous. A la fin de notre séjour, nous étions complément à l'aise face à un couscous, même plus peur !




Mes coups de coeur

Les plats marocains sont extrêmement complets : viandes, poissons, légumes secs, légumes verts, fruits frais et secs, herbes arômatiques, épices... Chaque repas fut un régal pour nos papilles. Parmi les saveurs dont je me souviendrais bien lontemps, celle de la chèvre nourrie à l'arganier. Le mardi, nous nous sommes arrêtés à Sidi Bibi acheter de cette viande pour la redonner quelques heures après à Fatima, une berbère proposant des repas chez elle, vers Tiznit. Après notre petite virée dans le désert, j'étais affamée. Fatima n'avait pas chômé, elle avait cuisiné le morceau de chèvre dans un tajine avec des courgettes, des carottes et des pommes de terre. Si je vous disais que la viande avait un goût d'amande, me croiriez-vous ? Une saveur incroyablement délicate, une tendreté surprenante, bref une révélation. Et puis, je repense à ces amandes achetées à une paysanne dans les montagnes de l'Anti-Atlas. Assise sur un rocher à l'ombre d'un amandier, cette femme vendait des petits cornets. Croquantes et parfumées, j'ai cru que c'était la première fois de ma vie que j'en mangeais. Un concentré de nature à l'état brut. Tout comme les délicieux jus d'oranges pressées à la demande dans les bars et restaurants.

Autre coup de coeur, le miel d'euphorbe. A Tafraoute le mercredi, sur le marché, un apiculteur local nous a fait goûter de ce miel produit par des abeilles butinant la fleur de cette variété de cactus. Sur son étal, une bonne centaine d'abeilles virevoltaient autour de nous. On reste tranquille, persuadés que ces abeilles étaient inoffensives. J'ai juste trempé le doigt dans le pot de miel... je crois que je n'ai jamais mangé un miel aussi fort, aussi brut. Au Maroc, il est utilisé pour ses vertus médicinales. Un mal de gorge, une baisse de forme, une grippe, et une cure de miel d'euphorbe vous requinque sans problème. Un autre apiculteur nous a proposé son miel de montagne. Dans son pot de 5 kg, il y avait plus de rayons de cire que de miel. J'hésite un peu, ne sachant pas si je pouvais les manger. L'apiculteur et Mohamed me font signe de goûter, alors OK. Le miel était très doux et parfumé. Quant aux rayons de cire, quelle étrange sensation de passer sa langue dans une alvéole... Quelques secondes plus tard, j'avais mangé tout le miel et il me restait un chewing-gum de cire que j'ai gardé longtemps, il avait pour avantage de nettoyer les dents ! Sur ce même marché, j'ai acheté à une jeune paysanne de la farine de jujubier. Le jujubier est un arbuste qui produit une sorte de petites cacahuètes dont les enfants rafollent. Avec cette farine, je ferai un dérivé de l'Amlou, cette fameuse confiture d'amandes à l'huile d'argan dont je vous parlais dans un précédent billet.




Le repas, symbole de partage et de convivialité

"Chez nous, il faut que tu puisses aider les voisins qui entourent les quatre coins de ta maison. Si un jour ils ont des problèmes d'argent et qu'ils ont faim, c'est ton devoir de les aider, de les inviter chez toi. C'est d'ailleurs pour cela que nos fêtes, comme celle du mouton ou un mariage, se font avec beaucoup de personnes. Quelqu'un passe la tête, et on l'invite à boire le thé et à manger le Kebab ! La nourriture permet de créer des liens, on a besoin de ces deux choses pour vivre".

Mohamed a bien raison. J'ai toujours pensé qu'un repas permettait de délier les langues, de faire mieux connaissance. Mais au Maroc, cela va au-delà de ça. On se rend service, sans aucune attente d'être réinvité. Ici, pas question de noter les invitations sur une "ardoise", on ne compte pas, on donne et on reçoit énormément. Le mardi soir, mon homme-ours et moi étions invités chez Mohamed. A peine deux jours d'excursion avec lui et il nous ouvrait déjà la porte de sa maison. Nous attendaient au seuil sa femme et ses filles, sa mère, sa soeur et une amie voisine, sourires radieux, yeux timides. En sortant de la voiture, j'avais les jambes qui tremblaient, mais j'aimais ce sentiment, j'étais heureuse. Je ne parle ni l'arabe ni le berbère, mais j'ai appris quelques coutumes pour montrer ma joie. Je rentre dans cette maison du pied droit, pour apporter mes ondes positives "A sâlam aleikoum... wa aleikoum asâlam". Le courant passe tout de suite. Mohamed nous fait directement visiter sa maison. Il insiste particulièrement sur la chambre d'amis : "Si des amis ont besoin un jour, ils savent qu'ils peuvent être accueillis chez moi". Le message est passé !

Très vite, nous nous installons sur un tapis berbère, petite table en bois face à nous. La femme, la soeur et la mère de Mohamed reviennent avec des galettes de pain et plein de petits bols. A l'instar des canadiens avec leurs trempettes, des anglais avec leurs dips, le système, c'est de tremper des bouts de pain dans ces bols remplis de beurre clarifié (smen), de confiture d'amandes à l'huile d'argan (amlou), d'huile d'olive, et de miel (encore avec des rayons).


Du henné sur mes cheveux et sur ma peau

Le lundi matin, je lui avais demandé de m'indiquer un coiffeur où je pourrais me faire faire un henné. Le lundi soir, il lançait son invitation en me disant : "Maman te fera le henné, elle le fait bien..." Moi : "Oh je ne te demandais cela pour ça ! Ca va lui faire du travail, je suis gênée ! " Mohamed, avec son sourire constant me répondait : "Ca va plutôt lui faire plaisir et elle sera contente de te rencontrer." Le lendemain soir, j'étais assise à côté d'elle, je la regardais préparer le henné. Avant de me l'appliquer, elle s'assura qu'aucun homme n'était dans la pièce et retira son foulard de ses cheveux pour me les montrer. Je fus touchée, car je savais que c'était un signe d'amitié pour cette femme d'une cinquantaine d'années qui se retrouvait face à une européenne d'à peine trente ans. En 5 minutes, elle m'appliquait la mixture kaki et coulante sur les cheveux. J'ai l'habitude de l'odeur, je m'en fais souvent, seulement j'ai été surprise par la rapidité d'exécution. A mon tour, j'ai porté le foulard sous le regard amusé et joyeux des femmes qui m'entouraient.

J'avais également demandé à Mohamed s'il connaissait quelqu'un qui pratiquait les tatouages au henné. Fatna, une amie et voisine de la famille, était présente ce soir là . Après l'apéritif, elle a dessiné sur mes mains et mes pieds de magnifiques arabesques. J'ai pu les avoir aux pieds car je suis une femme vivant avec un homme. Idéalement j'aurai dû être mariée, mais Fatna a fait une exception. Avec une seringue très fine, elle a donc recouvert ma peau de henné. Dix minutes après, je sentais ma peau brûler, c'était normal. Les femmes mélangent le henné avec une sorte d'alcool pour mieux fixer le tatouage. Ma position n'était pas confortable, j'ai dû laisser mes bras à l'horizontal au moins 2 heures, sans pouvoir les poser. Les arabesques couvraient mes coudes, mes avant-bras, mes mains, mes poignets. Mes cuisses reposaient quant à elles sur un coussin surélevé, les mollets en équilibre. Lorsque le henné a commencé à sécher, on m'a appliqué un jus par dessus, afin de cristalliser les croûtes formées. A l'aide d'un coton, la soeur de Mohamed appliquait délicatement cette préparation à base de citron, de miel et d'ail.




L'amitié n'a pas de frontières

A l'heure du repas, il était au moins 22h30. Je devais encore garder les mains comme une précieuse qui boit le thé ! Lorsque le tajine puis le couscous sont arrivés, les femmes se sont encore occupées de moi. Elles découpaient elles-même les morceaux de viande et me les mettaient devant moi pour que je puisse manger. Tant de gentillesse, tant d'attention m'ont touchée. A défaut d'échanger des mots à l'exception de mes "Choukrane" (merci en arabe) et "Immime" (délicieux en berbère), nous avons échangé des regards complices et des sourires sincères.

Au Maroc, j'y ai rencontré des femmes de mon âge, mais au mode de vie tellement différent. J'ai aimé le côté tribal des traditions culinaires et culturelles, j'ai adoré l'ambiance de sympathie qui régnait dans ce foyer. Le temps d'une soirée, je n'étais plus une européenne en proie à la modernité, avec son blog et son PC, j'avais tout oublié. Lorsque le muezzin de la mosquée a clamé "Allah Wakbah..." vers 22h, des frissons m'ont parcouru le corps, le temps était comme suspendu, j'avais changé d'époque, je n'étais plus en 2006 mais en 1426, date de l'égire musulman. En repartant de chez Mohamed, sa famille m'a offert un foulard berbère rouge et jaune flamboyant. Le coeur serré, je poursuivais mes "Choukrane", peinée de ne pas pourvoir exprimer en berbère toute ma reconnaissance et ma sympathie. Je suis sortie de la maison du pied gauche, comme la tradition l'indique, pour repartir avec les mauvaises ondes et les laisser loin dehors. Dans cette rue escarpée, là où j'allais retrouver la voiture pour repartir, je portais un foulard sur la tête et des arabesques couvraient mes membres. J'ai regardé derrière moi cette maison s'éloigner au fil de mes pas et j'ai prié "Pourvu que j'y revienne un jour, pourvu que Mohamed et sa famille nous rendent visite un jour... Inch Allah".